10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...
Et hop. 2 jours à Sydney, Nouvelle Galles du Sud, et Caro me dégotte un boulot de laveur de carreaux chez Christine, la soixantaine maquillée et toute ronde, veuve, fille de deux immigrés Autrichiens partis de chez eux après la seconde guerre mondiale.
Et travailler chez Christine quand on est, comme nous, logés dans une auberge de jeunesse qui borde Bondi Beach, paradis de la jeunesse éternelle et superficielle, ça fait bizarre. Mais ça fait sacrément du bien.
Pendant 9 heures, Christine branche la FM sur 102.5, une radio de musique classique en continu, sans pubs ni infos, et moi pendant ce temps là, j’astique les vitres, je fais mirer les velux et la véranda et comme Christine ne parle pas beaucoup, je me mets à imaginer des trucs un peu incongrus avec nos colocataires bronzés et trop beaux pour être vrais de l’auberge de jeunesse…
Oui… je les imagine débattre de cette nouvelle version du Danube Bleu de Strauss exécutée par l’orchestre philarmonique de Séoul, est-ce que Strauss aurait apprécié ou pas ? Dans ce débat, Greg, le surfeur français grande gueule à la mâchoire carrée, aux épaules carrées et aux mollets carrés aurait été le meneur du clan des conservateurs, jugeant trop osées les initiatives de l’orchestre Coréen.
Le groupe plus progressiste de Nadège, la jolie Canadienne de Québec que tous les gars de Bondi projettent d’emmener faire un petit tour sur la plage à la nuit tombée et qui change de vernis à ongles tous les matins, le groupe de Nadège donc, avance lui sans complexe l’argument massue : à quoi sert une œuvre si elle ne touche pas le plus large public possible ? Alors oui, messieurs les Coréens, reprennent tous en chœur Nadège et ses disciples en bikini et en cheveux blonds décolorés par le soleil, oui, faites naviguez le Danube Bleu sur les eaux internationales de la modernité, et avec un peu de bol, vos voisins du nord aimeront aussi ça.
Sauf qu’au moment où ça allait devenir vraiment intéressant et où Greg allait objecter que c’est à l’homme de s’adapter à l’art et pas l’inverse, Christine m’a sorti de mes songes, interrompant Nadège, Greg et la façade ouest de la véranda, « we have to stop Manu, I play bridge tonight with some friends and I have to go… »
Alors Christine m’a ramené à la réalité et à Bondi, je me suis assis quelques instants pour boire un verre d’eau et Ed l’Américain baraqué est venu s’asseoir en face de moi avec la tête du gars qui vient de perdre sa mère ou d’apprendre que Patrice Gélinet allait bientôt arrêter 2000 ans d’histoire. Je lui ai demandé si quelque chose n’allait pas, je lui ai rempli un verre d’eau qu’il a repoussé pour s’ouvrir une bière et il m’a confié son terrible souci existentiel : non man, ça va pas, je me suis fait faire un tatouage la semaine dernière sur tout le dos, hier je me suis endormi sur la plage et j’ai cramé man, j’ai pris cher, maintenant ça pèle et j’ai l’aile de mon faucon qui se barre sur mon épaule, regarde ça ! C’est vraiment pas cool man.
Demain, on quitte Sydney pour la viticole vallée de Hunter, et ça nous rend pas très tristes.