10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...
Il n’était pas loin de 14 heures ce jour là quand Caro m’a dit bon, ce coup ci, on fait la galerie d’art.
Passé un premier moment de panique, je me suis dit que finalement, la situation n’était pas si désespérée qu’elle en avait l’air. Il me suffisait de prétexter une bonne envie de sieste, ce qui n’était pas faux du tout, pour réussir à satisfaire mon objectif du moment, ne rien faire. Je pourrais notamment en profiter pour observer enfin ce que font vraiment les canards du canal qui borde le City Centre de Christchurch quand les touristes ou les gosses ne leur jettent pas de pain. Est-ce qu’ils se laissent juste porter par le doux courant en racontant des histoires à dormir sous l’eau à leurs enfants ou est-ce qu’ils s’échangent des recettes de caniche à l’orange en observant d’un sourire narquois des hommes pressés rater leur créneau le long du canal ?
Il faut croire que le moment n’était pas encore venu pour moi de percer le secret des canards du canal de Christchurch. Non, car en ce chaud et bel après-midi ensoleillé de décembre, les Dieux des arts, à l’heure de la sieste, allaient réussir l’insensé pari de me détourner d’une passionnante introspection faunistique pour m’attirer dans les sombres arcanes d’une bête et carrée salle de galerie d’art…
Et oui. Car alors que mon œil gauche, déjà mi-clos par une paupière alourdie sous l’effet de la digestion contemplait les fameux canards lascifs du canal, mon œil droit venait lui de lire, de l’autre côté de la rue (oui, je louche toujours avant de m’endormir) cette accrocheur et éberluant titre d’exposition : « our earthquake flying carpets ». Ou, in french, les tapis volants de notre tremblement de terre.
Oui oui ma chérie, m’entendis-je dire soudainement, allons donc à la galerie d’art, ça nous donnera des idées pour décorer la maison au retour ! Caro me regarda avec une expression d’incompréhension et de méfiance, s’attendant plus à ce que je lui sorte une nouvelle fois une vague excuse pour aller faire la sieste au soleil plutôt qu’à cet enthousiasmant assentiment à sa proposition de plongée dans le monde inconnu et effrayant de la culture.
Je la laissais faire la queue pour l’entrée au musée et j’allais faire un tour aux toilettes où je rencontrais la femme de ménage, une musulmane disco avec un voile jaune fluo et des bottines orange kaki. J’hésitais à lui demander si c’était la tenue vestimentaire obligatoire pour travailler dans un musée d’art moderne ou si c’était un choix personnel ou religieux, mais je l’interrogeais finalement sur l’exposition de tapis volants. Très bon choix Monsieur, très bon choix, c’est mon mari qui a fait le premier tapis volant de l’exposition. Ah bon, il est artiste votre mari ? Non, il est Turc. Euuuuuh oui, mais à part Turc, il a un métier aussi ? Ah oui oui, il tient un kebab dans Worcester Street.
Décidemment, cette exposition me déroutait de plus en plus, alors je suis allé rejoindre Caro et ses sésames d’entrée pour le musée. Elle avait aussi récupéré un petit fascicule expliquant l’histoire de l’expo de tapis volants. Petite parenthèse donc avant de vous décrire notre après-midi culturel : comme vous le savez, la région de Christchurch a connu un tremblement de terre important dans la nuit du 4 au 5 septembre, occasionnant pas mal de dégâts matériels, et heureusement aucune victime. Pas de pertes humaines, mais un besoin très fort pour les habitants de parler, d’exprimer, d’extérioriser leurs sentiments, leurs peurs. La mairie de Christchurch, au lieu de payer à tous ses ressortissants des séances de psy, a opté pour une solution alternative, inspirée et originale : organiser un appel à projets auprès de tous les résidants de la ville et du Canterbury, la région touchée par le tremblement de terre.
L’objet de cet appel à projet ? Réaliser une œuvre, n’importe laquelle, en lien avec le tremblement de terre. Une de ces œuvres, sélectionnée par un jury, serait exposée pendant un mois dans une des salles de la galerie d’art. Honnêtement, je dois vous avouer que je trouve cette idée à la fois originale (pas souvent qu’une collectivité fait « appel au peuple » pour garnir des musées renommés) et de salubrité publique (ça permet à tout le monde de se faire du bien, d’échanger avec toutes ses co-victimes sur ses angoisses cachées, refoulées).
Et il faut croire qu’effectivement l’idée était bonne, car la participation a dépassé les attentes les plus optimistes. Peintures, sculptures, chansons, récits, pièces de théâtres, films… le maire de Christchurch a littéralement croulé sous la contribution de ses concitoyens.
Mais le jury ne devait choisir qu’une œuvre. Il n’en a donc choisi qu’une. Et là encore, les membres de cette assemblée un peu particulière ont eu le courage de jeter leur dévolu
sur une réalisation sortant des carcans de l’art traditionnel : un tapis. Oui, un tapis. Volant certes, mais un tapis quand même, un bête tapis de salon, tout bariolé de couleurs vives, un
peu boueux, avec des poils de chat, des traces de cendres de cigarettes et de mayonnaise.
Mais c’est un tapis particulier. Oui, car ce tapis a une histoire. Il appartient (ou peut être peut on dire aujourd’hui « appartenait » car il est à mon sens désormais propriété de la mémoire collective de Christchurch) à un Turc (oui, le mari de la musulmane un peu techno des toilettes) qui répond au prénom aux consonances plus Islandaises que des bords du Bosphore de Laksar, récent immigré et propriétaire du Kebab le « Trapzon Spor » sur Worcester Street. Alors maintenant me direz-vous, comment ce vieux tapis importé des côtes méditerranéennes a-t-il donc pu atterrir dans la grande salle de la galerie d’art de Christchurch ? Oui, comment cet ancien docker d’Istanbul parti chercher avec son épouse aux goûts vestimentaires de Claudette à la sauce Mahomet et trois enfants une vie meilleure dans les 40èmes Rugissants est-il devenu une star en Nouvelle-Zélande, faisant la couverture des journaux culturels comme des torchons people, s’invitant sur les plateaux télé et dans les radios nationales ?
Au début, Laksar n’a pas eu de bol. Le tremblement de terre a commencé par briser une canalisation d’eau de sa rue, inondant du même coup les sols du séjour, de sa cuisine et foutant en l’air le tapis du salon, récupéré chez le cousin de sa femme fan des sixties après son divorce. Oui, le tapis était bon à jeter, tout gondolé et perdant ses poils, et puis, vu que le kebab marchait pas mal et que Laksar était plutôt bien assuré, remplacer le garde meuble n’allait pas être un problème.
Alors, dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre, le tapis du salon est venu rejoindre une machine à laver fatiguée, des revues détrempées, des meubles au bois gonflé et des gravats du mur du jardin, tous bons pour la déchetterie. Sauf que Laksar a tardé un peu à porter tout ça au rebut. Sauf que sa femme toujours bariolée lui a parlé de cet appel à projet de la mairie. Et sauf qu’un matin il a vu son fils cadet monter sur le tas de déchets, grimper sur le vieux tapis tout gondolé, tout ondulé par l’eau et le soleil et jouant à surfer sur des nuages imaginaires. Alors il s’est dit… allez hop, je l’envoie à la mairie en disant que c’est un tapis volant, œuvre DU tremblement de terre. Et puis si ça marche pas, ce sera toujours ça de moins à porter à la déchetterie.
Personnellement, je pense que le choix du jury était peut-être autant artistique que politique (oui, choisir une œuvre d’un immigré récent montre la bonne insertion de toutes les populations dans la vie locale). Les critères de sélection n’étaient donc sans doute pas seulement dictés par l’esthétique, ce tapis volant made in Turkey allait aussi permettre à Monsieur le Maire de faire un joli discours, voyez-vous, mesdames et messieurs, tout le monde dans notre belle ville peut réussir, vous pouvez tous être fiers de vos origines, oui, chers concitoyens, vous êtes, nous sommes (!!!) tous différents et c’est ça qui fait la force de notre ville et de notre région, et c’est ensemble, tous ensemble, avec nos mains, mais aussi avec notre imagination, comme celle de ce cher Laksar, que nous reconstruirons notre ville, que nous allons, nous toutes, nous tous, quelle que soit notre histoire, quelle que soit VOTRE histoire, écrire l’avenir de Christchurch, et celle du Canterbury (oui, le maire de Christchurch vise aussi un siège de député du Canterbury aux prochaines élections). Je vous remercie.
Mais ce que ne soupçonnait pas Monsieur le Maire, c’est le succès, non pas de son discours (enfin on verra ça dans un an), mais de la puissance d’un bête tapis volant, même si lui n’a que des origines de salon. Après l’inauguration, le vendredi 5 novembre dernier, de la pièce de la galerie d’art la plus… « du peuple » du musée, reléguée toutefois dans une pièce secondaire du bâtiment (oui, la conservatrice du musée était initialement opposée à cette idée d’appel à projet populaire, préférant y exposer des pièces d’artistes confirmés), des dizaines d’habitants de la ville et de la région ont écrit à la mairie pour proposer d’apporter au musée leur propre… tapis volant.
Ca peut paraître dingue, mais l’ami tapis volant, qui aurait du finir sa vie dans une déchetterie de la zone industrielle nord de la ville, sous la lumière glauque des néons d’un hangar en tôle ondulée à moitié rouillée, parade désormais pour qui sait combien de temps encore sous des spots à 1000 dollars pièce dans un bâtiment moderne qui a coûté au minimum 5 millions de dollars, au cœur d’une région en plein développement, et il attire les caméras de télévision et les plus belles plumes de la presse nationale voire internationale, qui en ont fait un symbole d’un nouvel art, l’art post-traumatique (véridique, j’ai lu ça dans une revue de presse dédiée à l’exposition).
Je disais donc que le flying carpet de Laksar le Turc avait eu des enfants. C’est vrai. Tellement vrai que la mairie a décidé de surfer sur la vague du tapis volant Ottoman et de consacrer la plus grrrrrrrrrrande salle de la galerie à la plus grrrrrrrrrrrrrande exposition de tapis volants du monde (oui, j’ai lu ça aussi dans la plaquette du musée. Ils sont avant-gardistes mais pas modestes). Avant de vous laisser imaginer vous-même un tapis volant qui vous ressemble, voici donc un échantillon de ceux qui nous ont retenu tout un après-midi malgré le soleil et les canards qui nous attendaient impatiemment au bord du canal.
La palme du tapis le plus frenchy revient sans le moindre doute à un habitant d’Akaroa (au sud-est de Christchurch, un ancien comptoir français au milieu du XIXème siècle). C’est un vieux tapis marron, et son propriétaire, Fernand, 80 ans (oui, depuis l’arrivée de son grand-père, tous les hommes de la famille ont un prénom à consonance française), a remplacé les poils par de l’herbe et Anne ma sœur Anne par… une vache, une vraie !!! Le tapis est surélevé par des sortes de briques transparentes qui donnent vaguement l’impression que le tapis est dans les airs. Petit détail amusant pour les mélomanes fans de chanson française : sur le dos de la vache est collé un petit haut-parleur qui diffuse en boucle une vieille chanson bien de chez nous, les Grands Bœufs, dont je ne peux résister à vous livrer mon couplet favori « s’il me fallait les vendre, j’aimerais mieux me pendre, j’aime Jeanne ma femme, et bien, j’aimerais la voir mourir, que de voir périr mes bœuuuuuuuuuufs »…
Le tapis volant le plus engagé est certainement celui de Sam Mahon, artiste activiste qui milite pour la préservation des rivières de la région du Canterbury, menacées par le développement massif et néanmoins encouragé par le gouvernement du premier ministre John Key pour des raisons économiques, de fermes laitières très consommatrices d’eau (la NZ est un des plus gros exportateurs mondiaux de lait). Le tapis volant de Sam Mahon, suspendu au plafond par des filins de chanvre, représente le ministre de l’environnement debout sur un tapis rouge sang, scrutant les plaines du Canterbury, dont il ne reste plus que de vastes étendues désertiques. Le ministre, ou plutôt sa sculpture, le montre nu, avec à la place de son organe reproducteur un gigantesque robinet qui surplombe le désert du Canterbury, robinet qu’il est ostentatoirement en train de fermer. Sur une pancarte accrochée à son cou est écrit « what is this man doing with our water ??? » (qu’est-ce que cet homme est en train de faire à notre eau ?). A ses pieds, un tas de galets qui grossit chaque jour. Il s’agit de pierres apportées par les amis ou supporters de Sam Mahon depuis des rivières de la région en train de s’assécher chaque année un peu plus par l’irrigation forcée des nouveaux fermiers…
Dernier spécimen de l’exposition qui a retenu notre attention, celui de Sarah, jeune ado de 13 ans, qui a réalisé avec ses copines une œuvre plutôt étonnante. Sur un tapis recouvert d’un grand drapeau noir orné d’une fougère argentée (comme pour le maillot des All Blacks), on y voit une sculpture de deux joueurs emblématiques, des All Blacks justement, deux joueurs qui évoluent aussi dans l’équipe de Canterbury : Dan Carter, l’un des meilleurs N°10 de la planète rugby, et Sonny Bill Williams, la coqueluche du moment des médias et des jeunes filles, joueur qui pour la petite histoire a évolué à Toulon. Jusque là, rien de très étonnant. Ce qui l’est plus, c’est d’une part l’accoutrement de ces deux joueurs d’un fort beau gabarit comme aurait pu le dire Pierre Fulla, qui sont revêtus du maillot de l’équipe nationale pour le haut, et d’un tutu rose pour le bas, tutu qui laisse entrevoir des jambes velues comme des pattes de sangliers ; la position de Dan et Sonny Bill sur le tapis d’autre part mériterait aussi une explication des auteurs de l’œuvre : les deux colosses sont enlacés dans ce qui ressemble à une valse ou un tango. Je n’ai personnellement aucune idée du message que les adolescentes ont voulu faire passer à travers leur tapis volant, mais c’est comme pour bien des œuvres d’art moderne, des fois mieux vaut ne pas savoir et réfléchir, se faire sa propre idée, sa propre interprétation. L’art est là pour ça.
Vous l’avez compris, cette exposition post-traumatique m’a étonné, je dirais même plus, elle m’a beaucoup plu. Autant d’ailleurs pour son contenu que pour le processus qui a conduit des anonymes à livrer leur tapis aux yeux de toutes et de tous, à se creuser les méninges pour étonner ses voisins, ses concitoyens ou même des touristes de passage. Pour moi, tous les tapis présents dans cette collection fascinante méritent vraiment le statut d’œuvre, et ils ont vraiment, carrément, magiquement leur place dans une galerie d’art trop souvent fermée à la middle class et réservée aux élites. Car ces œuvres signées Laksar, Fernand, Sarah et tous les autres ont un pouvoir magique : elles font rêver, elles donnent de l’imagination, et c’est bien ça que l’on demande à des œuvres, et donc à des artistes : FAIRE REVER, FAIRE VOYAGER SON ESPRIT.
Enfin je voudrais rendre ici publiquement hommage à la fonctionnaire, au fonctionnaire, aux fonctionnaires qui a ou qui ont eu cette idée de génie de donner de l’envie aux habitants traumatisés de cette région, de les faire produire quelque chose, quelque chose qui vienne du plus profond de leur imagination, quelque chose qu’ils ne pensaient peut-être pas être capable de faire. Oui, je dis bravo à ces fonctionnaires d’état, tiens j’aimerais même les embrasser, car eux que l’on critique trop souvent et trop facilement, ils ont aussi créé à leur manière de l’envie, envie qui a donné naissance à des œuvres, à de l’imagination, à du rêve.
Tiens, ça me donnerait presque envie d’essayer de repasser les concours de la fonction publique territoriale toute cette histoire. Allez, c’est ma résolution pour l’année prochaine ; si jamais je réussis à donner du rêves aux habitants de mon boulot dans ma tâche... d’organisation de la collecte des ordures ménagères, c’est promis : j’irais m’offrir un après-midi entier sur les bords de l’Escoutay discuter avec les canards.