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10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...

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Alors, on s'laisse poustache ?

CIMG4903Cette étape de wwoofing, près d’Amberley, 50 km au nord de Christchurch, fut à nouveau fort intéressante. Nous avons cette fois ci décidé d’innover, nous retrouvant dans deux « familles » différentes. Oui, j’écris familles entre guillemets car, si Caro est tombée dans une véritable family accueillante, ouverte et chaleureuse, elle vous en a parlé dans un autre article, j’étais plutôt dans une… disons un… un foyer au sens de l’INSEE. Voilà c’est ça, j’étais officiellement, en théorie, avec des personnes qui vivent sous le même toit, et en pratique j’étais tout seul avec le privilège de partager 10 à 15 minutes quotidiennes de la vie de mes honorables mais néanmoins détestables hôtes.

Une belle expérience introspective quoi.

Le sens de l’accueil de Madame et Monsieur, leur curiosité, leur intérêt à mon égard étaient à un tel niveau en dessous du niveau de la mer que c’en était ridicule. Tellement ridicule que pour obtenir un minimum d’attention de leur part, j’ai du aller encore plus loin dans le ridicule. Alors, pour mon dernier jour dans leur Domaine aussi magnifique qu’il est creux et sans âme, je me suis rasé la barbe. Toute la barbe. Sauf la moustache. Je me suis laissé pousser la moustache. Je me suis laissé poustache quoi.

Forcément, ils ne s’en sont pas aperçus tout de suite, se contentant comme chaque matin de me saluer du pas de leur belle porte d’un signe de la main. Ce n’est donc que vers 12h30, pour leur traditionnelle bien que contrainte bonne-action-pour-un-wwoofer qu’ils se sont rendus compte de mon innovation pilleuse, ou capillaire, je ne sais pas trop bien comment décrire ça.

J’ai tranquillement attaqué mon sandwich préparé avec une joie… très très bien dissimulée par l’hôte féminine mais pas franchement divine de ces lieux et j’ai attendu benoîtement que le silence gêné provoqué par l’irruption inattendue et intempestive de ma nouvelle copine chatouilleuse de narines soit rompu.

Ce fut Madame qui n’y tint plus : « Mmmmmh… Emmanuel (oui, Manu, ils n’y arrivent pas), est-ce que vous portez souvent la moustache ? ». Et là, très honnêtement, je ne sais pas exactement ce qui m’est passé par la tête, toujours est-il que j’ai répondu bien avant d’avoir réfléchi. Et ce qui est sorti de ma bouche, qui n’est peut-être plus reliée au cerveau de la même façon quand elle est ornée d’une moustache, c’est : « Well… it’s a family thing » (c’est de famille).

A ce moment de la discussion, qui était déjà relativement longue comparée à nos rares échanges des jours précédents, je me suis dit, intérieurement cette fois ci, mon gars, soit tu t’arrêtes là tout de suite, soit tu improvises, mais alors fais le vite. Et comme c’était la première fois que, sans le vouloir, j’avais réussi à susciter chez eux une once de curiosité à mon égard, je me suis vu dans l’obligation de choisir la seconde solution.

Lui, son sourcil droit broussailleux en circonflexe me toisant un peu sévèrement, m’intima avec une empathie toute… personnelle de développer. Ce que je dus m’empresser de faire sous peine de voir le sourcil gauche de Monsieur s’animer lui aussi.

Et bien… me lançais-je… pour autant que je me souvienne, mon père et son père ont toujours traité leur système pileux facial avec la même régularité (oui, j’ai dit tout ça en anglais). Là-dessus, j’ai repris une bouchée de mon sandwich, histoire de laisser à une nouvelle idée le temps de faire son chemin. Qu’elle a finalement trouvé sans trop me faire attendre. Oui, repris-je derechef en tentant de rattraper un peu de mayonnaise s’échappant du coin droit de ma lèvre inférieure d’un coup de langue rapide mais peu discret, ils sont (mon papa et mon papi), tous les deux barbus et, environ une fois tous les mois, ils se rasent. Et ils rasent tout. Tout, sauf la moustache, qu’ils gardent une semaine.

Je sentais mon assistance captivée, alors il ne fallait pas les lâcher comme ça. La suite de mon sandwich pouvait attendre. Toutefois, afin de ménager mes effets, j’attirais l’attention de mon public suspendu à mes lèvres vers le réfrigérateur qui, derrière eux, était mal fermé. Madame se leva pour repousser la porte, ce qui me permit d’avaler une gorgée d’eau et d’adresser un sourire amical mais crispé à Monsieur, attention à laquelle il répondit par un mouvement du menton m’enjoignant de poursuivre mes fascinantes révélations familiales.

Et donc, repris-je, à partir de ce moment débutait pour eux « the moustache week », la semaine de la moustache. Oui, insistais-je en les fixant tour à tour, quoi que puissent en penser leur famille, leurs amis ou leurs collègues, les Fitte du sexe fort deviennent alors moustachus pour une semaine. Et j’appuyais mes dires en hochant la tête à plusieurs reprises.

A ce moment là de la journée intervint un évènement exceptionnel. J’eus droit à une deuxième question. Et il n’était pas encore 13 heures. Record battu. Elle : « et… est-ce qu’ils font… est-ce que vous faites quelque chose de particulier pendant cette… elle s’éclaircit la gorge… pendant cette… semaine de la moustache ? Je terminais paisiblement ma bouchée paisiblement ma bouchée et lâchais : c’est là où c’est le plus extraordinaire. Car aussi fou que cela puisse paraître, la semaine de la moustache est une semaine absolument comme les autres. Pour mon grand-père, pour mon père, et pour moi. 

Ils se lâchèrent carrément, parlant en même temps, se coupant la parole dans une anarchie orale que leur cuisine n’avait pas du connaître depuis une bonne dizaine d’année. Je dus donc reprendre la parole en élevant la voix pour calmer les esprits, et répondre à leurs questions existentielles sur ces moustaches qui se transmettent de père : oui, mon jeune frère s’y est mis lui aussi, non, je n’avais aucune idée de l’origine de cette tradition familiale et c’était mieux ainsi et non, jamais mon père ne m’avait obligé à « reprendre le flambeau », que j’avais toutefois longtemps refusé de m’approprier, histoire sans doute de ne pas accepter l’autorité paternelle. Et puis, un beau jour, ça avait été juste plus fort que moi, j’avais saisi la tondeuse et…CIMG4898

Voilà. Maintenant, j’ai quitté mes hôtes et je ne le regrette pas franchement, les adieux n’ont pas été déchirants. J’imagine qu’après cette histoire un peu tirée par les poils, au mieux ils se disent que je leur ai raconté n’importe quoi et que je suis un bien imprudent jeune homme, au pire pour eux les hommes de la famille Fitte ont un grain quelque part. Si c’est ça, papi, papa, Ban, je vous adresse mes plus plates excuses.

Mais le plus dur aujourd’hui, une semaine par mois, c’est pour Caro. Elle déteste les moustaches. Mais comme je me tue à lui expliquer, c’est une tradition familiale merde, j’y peux rien moi…

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