10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...
Héhé… pour une fois qu’on en tenait un, on n’allait pas le lâcher comme ça. Plutôt bien répandue sur toute la planète, cette espèce est beaucoup plus rare ici, en
Nouvelle-Zélande, où il faut se lever sacrément tôt pour en rencontrer un représentant, ou alors simplement être au bon endroit, au bon moment.
Avec Caro, on a eu cette chance. Et deux jours de suite qui plus est. Je peux même dire que c’est moi qui l’ait vu le premier.
Et oui, ce dernier 22 décembre, dans un petit camping du Westland, as it was raining cats and dogs, comme disent les anglophones, alors que j’avais pris mon courage et la glacière plus très fraîche à deux mains, après avoir sprinté de notre emplacement vers l’abri rudimentaire qui sert de cuisine aux propriétaires de petits vans comme le notre, après avoir magnifiquement slalomé entre deux flaques d’eau et évité une troisième d’un saut élégant qu’auraient applaudi avec respect Mary Poppins et les Demoiselles de Rochefort puis m’être enfoncé lourdement dans la quatrième pour éviter un choc brutal avec le pilier en bois de la cuisine que le rideau de pluie m’avait caché jusqu’au dernier instant, après un bref soupir de soulagement aussitôt éclipsé par le choc de la glacière qui, emportée par son élan, avait percuté le fameux pilier et perdu inexorablement et intégralement son contenu dans un mélange saumâtre d’eau de pluie et de mer, de sable et d’argile délicatement mixé depuis trois jours par la météo du Westland, ce 22 décembre donc, en fin d’après-midi, j’ai rencontré un magnifique spécimen de gars qui ne fête pas Noël.
Au début, ça fait bizarre. Et puis après, c’est comme tout (sauf la pluie et les sandflies de la côte ouest), on s’habitue.
Le représentant de cette espère qui peut nous paraître, à nous occidentaux, quelque peu singulière, fait tout de même partie d’une communauté, celle pour qui le 25 décembre n’est que la veille du 26 à condition qu’elle utilise le même calendrier, qui compte plus de la moitié de la population humaine mondiale. C’est fou.
Bref, l’homme en question, c’est Amir, un juif d’Israël. Et quand il m’a vu entrer dans la petite cuisine, avec ma tête de triste caniche sorti d’une gouttière, il leva distraitement les yeux de son Mac portable et me salua d’un hochement de tête tout en continuant à pianoter frénétiquement sur son clavier comme Michel Petrucciani à ses plus belles heures.
Tout dans la présence d’Amir paraissait plus qu’incongru. Son laptop dernier cri, aussi blanc que le ciel du Wetland était gris. Sa barbe plus noire que sa peau mate, finement taillée, qui contrastait tellement avec les routards dépenaillés fréquentant habituellement ces campsites du bout de nulle part. Sa tenue vestimentaire soignée enfin, qui faisait plus penser à un dandy Yéménite ou à un trader Pakistanais qu’à un Ardéchois en béret boueux et en berne après sa chute dans la fange boueuse d’un marais d’Okarito.
Malgré cette criante et ostensible différence de classe (au sens propre comme au figuré), Caro et moi sommes des jeunes gens bien élevés et dénués de complexes, alors comme Amir était tout seul, on l’a invité à partager notre pantagruélique repas de fête, des pâtes au thon, heureuses rescapées de l’épisode du pilier. On aurait pu avoir moins de chance et se retrouver avec du porridge au gingembre.
Après avoir paru hésiter l’espace d’un instant, Amir s’est finalement joint à nous et après quelques amabilités d’usage nous a appris qu’en Israël, à travers tout le pays qu’il sillonne quand il n’est pas à l’étranger, cet élégant grand barbu est inventeur officiel d’histoires. Je ne sais pas très bien pourquoi il utilisait toujours le terme « officiel », en tout cas il avait l’air d’y attacher de l’importance. Peut-être existe-t-il aussi en Israël des inventeurs d’histoires moins officiels, qui n’ont pas le droit de porter la barbe ou de chemise blanche comme Amir. Mais je n’ai pas osé lui demander.
Bref. Amir est travailleur indépendant, il bosse en freelance, comme disent certains graphistes ou gérants de bureaux d’études branchés. Il répond à des appels d’offres de collectivités locales, ou alors propose ses services visiblement onéreux à des comités d’entreprise, à des communautés plus privées…
Par exemple, nous a-t-il raconté en laissant de côté dans son assiette les morceaux de thon qui constituaient pourtant la moitié du repas, Amir a signé l’année dernière un juteux contrat de cinq ans avec une école catholique privée de Bethléem pour, aussi étonnant que cela puisse paraître, jouer le nègre du Père Noël. Oui, Amir a beau être juif et ne pas s’adonner aux joies des courses de dernière minute à la FNAC pour trouver le cadeau qui manque, Noël constitue un évènement qui lui rapporte quelques cadeaux…
Son travail est simple : dans le cadre de l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, cinq classes de petits catholiques de l’école de Bethléem écrivent une lettre au Père Noël. Et le boulot d’Amir, c’est de répondre à chacune des missives de ces chers chérubins, en inventant une petite histoire d’au moins une page. Ce qui représente quand même environ 120 créations à coucher sur le papier, manuscritement, en moins de deux semaines. Gros travail, mais apparemment, ça vaut le coup.
Ca vous paraît choquant, qu’un juif bosse pour le Père Noël ? Amir, non. De toute façon, comme il nous l’a avoué en nous laissant finir son assiette, il n’est juif que parce que sa mère l’est. Mais lui, ce qui lui plaît, comme les champignons, c’est le polythéisme à la grecque et toutes les mythologies qui tournent autour, les cheveux de Samson, le talon d’Achille, les adultères entre dieux, le voyage d’Ulysse… C’est bien plus facile pour stimuler l’imagination des gens, et notamment des enfants, qu’un Dieu sans nom et sans visage.
Amir est en Nouvelle-Zélande depuis le 16 décembre. Et avant de venir ici, il a du travailler près de 20 heures par jour (et nuit) pour terminer les correspondances épistolaires de l’ami Santa Claus à temps. Mais il a pu se reposer en avion. C’est bien simple : il n’a pas vu passer le vol. Mais c’est promis, l’année prochaine, il sous-traitera une partie de cette prestation, à un collègue de la profession ou à un jeune motivé. Ce n’est plus de son âge, de passer des nuits entières à se creuser la tête à la lueur du café.
Alors ce voyage d’affaire sur la Westcoast, c’est presque des vacances pour Amir. Et pourtant, il n’est pas vraiment ici pour faire du tourisme. Non, notre hôte d’une soirée est là pour répondre à la commande en urgence d’un kibboutz du sud est d’Israël, posé dans le désert entre Elat et Yotvata, point invisible sur la carte à quelques encablures de la frontière Jordanienne. Là aussi, la prestation peut paraître quelque peu sortir de l’ordinaire, mais Amir semble s’en accommoder avec l’assurance débonnaire d’un bédouin du Wadi Rum qui fait la sieste à l’ombre de son dromadaire.
Le kibboutz en question a deux spécialités. La première est la culture de tomates cerises, nées dans cette partie du globe, où il ne pleut en moyenne que 150 mm d’eau par an. Le vente de ces biscuits apéro bio permet à la communauté de pourvoir à ses besoins élémentaires. La seconde spécialité, plus lucrative et tout aussi maline, c’est l’organisation, chaque année, pour la troisième semaine de juin, d’un festival de la pluie. A chaque édition, très populaire en Israël et qui rapporte pas mal de devises à la petite communauté, une partie arrosée du monde est mise à l’honneur. Pour l’édition 2011, ce devait être l’Ecosse. Mais début novembre, les invités porteurs de kilts se sont décommandés suite à un désaccord financier avec l’organisateur. Heureusement, l’un des membres du kibboutz, en visionnant un reportage d’actualité sur la récente tragédie de l’explosion de la mine de charbon de Greymouth qui a fait 27 victimes, a appris qu’il pouvait pleuvoir jusqu’à 6000 mm de pluie dans cette région de la côté ouest de la Nouvelle-Zélande… 6000 mm… Entre 15 et 20 mm par jour… En dix jours, il pleut autant qu’en une année autour du kibboutz…
Ni une ni deux, le responsable du festival a contacté Amir, une vielle connaissance, en lui donnant comme mission d’arpenter pendant deux mois toute la Westcoast et de rapporter photos, témoignages, anecdotes, histoires réelles ou inventées. A lui de mettre tout ça en musique, pour monter une petite salle d’exposition et surtout pour écrire sept histoires, qu’il devra conter devant un parterre de plus de 500 personnes pour clôturer chacune des journées du festival.
Ca sort un peu des compétences classiques d’Amir, mais c’est aussi l’un des défis les plus passionnants auquel il doive faire face depuis qu’il a créé sa petite entreprise. L’un des plus lucratifs aussi : tous frais payés of course, , une rémunération fixe pour la création de la petite exposition et un pourcentage perçu sur chacune des entrées payantes du festival, soit, à la louche et en pariant sur un remplissage pessimiste de la salle de 80%, entre 1500 et 2000 Euros par histoire créée… Ca fait presque oublier les sandflies… et le temps pourri !
Et oui, Amir est un conteur, bien loin tout de même du stéréotype à amples vêtements bariolés, gentil, accueillant et de gauche qu’on se fait du métier en France, mais c’est aussi et surtout un habile négociateur. Le kibboutz n’avait pas le choix, alors Amir a fait « grimper le plant de tomate », comme on dit là bas…
Allez, pour finir, voici quelques unes des pistes déjà privilégiées par Amir après seulement une semaine dans ces terres délicieusement inhospitalières.
Une première histoire mettrait en scène un courageux colon Gallois (lequel n’a bien évidemment jamais existé…) dont le travail a consisté, il y a de cela près de 160 ans, a nommer tous les cours d’eau qui se jettent dans la mer de Tasman ou dans les fleuves côtiers tout au long des 700 km entre Wanaka et Westport… L’homme avait été chargé de cette mission par la couronne Britannique qui lui fournit pour l’occasion un cheval (et quelques idées anglophones pour nommer les plus belles rivières…) qui ne survécut qu’une centaine de kilomètres disparaissant au sud de Haast emporté par un torrent de boue. Le cavalier désormais piéton termina sa tâche douze semaines et douze jours après l’avoir débutée. L’ironie de l’histoire, c’est qu’aucune des rivières ne porte son nom. Et que Sa Gracieuse Majesté consentit à le muter, pour services rendus… à la station d’observation météorologique d’Ambleside, au cœur du féérique mais pluviométrique Lake District. Aujourd’hui, chaque 21 décembre, premier jour de l’été, un homme quitte Wanaka vers le nord un appareil photo à la main pour refaire la route du Gallois nommeur de rivières et est relayé chaque matin par un autre marcheur, le dernier atteignant Westport douze semaines et douze jours plus tard… Chaque relayeur photographie, quelque soit le temps, toutes les rivières et ruisseaux traversés pour éditer l’annuel « Westland heritage book », vendu au profit d’œuvres caritatives locales.
Amir s’est servi de cette idée, son idée, pour photographier lui aussi les centaines de petits écriteaux portant le nom des rivières brunes couleur Guiness, des ruisseaux marrons d’après crue et des torrents bleu métal glacier pour en tapisser les murs de sa petite salle d’exposition, Amir avait aussi en tête l’histoire de ce Hollandais qui avait fait fortune à la fin du XIXème siècle sur toute la côte ouest, au moment du boom des mines de charbon, en étant le premier à commercialiser une lotion anti-sandfly, tellement inefficace qu’une fois fortune faite après deux années d’allers et retours le long de la Westland, un couple de clients mécontents de Haast l’enferma pendant deux semaines dans un trou boueux fermé par une planche, le laissant à la merci des sandflies qui avaient fait sa gloire, sans autre protection que sa lotion placebo…
Amir terminait cette nouvelle histoire qui n’avait pas plus de logique qu’une semaine de sécheresse à Greymouth, mais je ne l’écoutais plus vraiment. Je ne l’écoutais plus car
quelque chose dans son « art » me gênait. Au début, j’ai cru que c’était son espèce de professionnalisme glacé, sa facilité désarmante et son organisation méthodique à créer des
histoires, comme un boulanger le ferait pour des baguettes à l’ancienne ou des pains au chocolat. A la chaîne.
Sauf qu’une baguette, même Néo-Zélandaise et toute molle, est vraie, réelle. Non, ce qui m’a mis mal à l’aise dans la production prolifique d’Amir, c’est qu’il invente de toutes pièces des légendes locales ou des personnages mythiques qui donnent à croire qu’ils sont inscrits dans la mémoire collective des habitants, comme ce Gallois nommeur de rivières.
J’ai toujours préféré l’idée romantique et naïve que le mythe du premier coureur de marathon ou la légende d’un chevalier de la table ronde avait traversé les âges, qu’elle s’était transmise de génération en génération, transportée jusqu’à nous par des conteurs incorruptibles, enjolivant peut-être mais ne travestissant jamais la réalité.
Des hommes comme Amir ne s’embarrassent pas de tels principes et s’appuient très certainement sur la crédibilité de leur statut de passeur d’histoires pour instaurer une ambiguïté que le spectateur en recherche de rêve n’osera questionner.
Et puis, en écoutant Amir conclure sur la triste fin du Hollandais charlatan rendu fou par les sandflies, je me suis dit et alors ?
L’art de susciter l’imagination de ses contemporains et de leurs enfants doit-il être soumis à des règles, à des codes ?
Et puis je me suis dit que la Nouvelle-Zélande est un pays tellement jeune qu’il lui faut bien des bardes modernes comme Amir pour se construire une histoire.