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10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...

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Made in McLean

histoire 4Donc, il était une fois… le samedi 26 mars dernier, au pied des Grampians, chaîne de montagnes de l’Etat du Victoria, secteur qui est déjà pas mal avantagé à la base puisqu’il n’est pas plat. Et des secteurs avec un peu de relief, ça ne court pas le bush Australien. Il était donc logique que, comme pas mal d’autres touristes, venant d’ailleurs ou pas, nous allions y jeter un œil. Nous, c’est moi et Caroline of course, plus nos co-voyageurs pour 10 jours, Gégé et Ginou les parents de Caro, et Christian, ami de la famille de longue date et de Marseille.

Le pique-nique était en train d’être silencieusement digéré au fil de la route bordée de hauts eucalyptus, eucalyptus qui, petit à petit, se transformaient dans ma rêverie en platanes dont j’observais les feuilles d’automne se poser délicatement sur les eaux calmes du canal du Midi tandis qu’un petit garçon aux cheveux bouclés s’amusait sous les yeux de sa mère à ramasser les feuilles avec un filet à papillon et à les enfiler sur un bâton comme une brochette et quelques mètres plus loin le canal faisait une courbe et je perdais de vue le petit garçon et sa maman et un petit pont de pierre enjambait le canal et une famille du dimanche regardait passer notre embarcation et je les saluais et ils nous répondaient et en suivant des yeux la route qui passait au-dessus du pont on pouvait voir vers l’ouest un petit village en briques et en tuiles et même déjà des cheminées qui fumaient formant une petite brume bleutée au-dessus de la cité et puis l’une des dames du petit pont de pierre derrière nous se mit à crier très fort A GAUUUUUUUUUCHE !!! A GAUCHE CHRISTIAN, LAAAAAA, FREIIIIINE !

Et c’était la fin de ma sieste. Les eucalyptus remplacèrent brusquement les platanes de chaque côté de la route et Ginou, la maman de Caro, demanda à tout le monde si on était d’accord pour s’arrêter car elle avait vu un panneau avec « Historic Site – 1000 m – left » et ça l’intéressait de voir les sites historiques d’Australie. Sur ce s’ensuivit une réaction en chaîne assez prévisible, Christian le chauffeur qui devait faire autant la sieste que moi dans quelque coin reculé de sa Provence natale pila d’un coup sec entraînant le réveil instantané de Caro qui fustigea sa mère pour son peu de retenue à cette heure pourtant cruciale de la journée. Ginou répliqua en disant que si on n’était pas intéressés par la culture et bien tant pis, on avait qu’à continuer, mais bon, dis lui Gérard à ta fille que ça nous intéresse, nous ! Gérard, quant à lui, récupérant toujours du décalage horaire, ne comprit dans un premier temps surtout pas bien ce que faisait notre voiture du côté gauche de la route et aurait bien tenté quelque chose en urgence, mais, par un hasard incompréhensible, le volant était lui aussi du mauvais côté et il en fut donc réduit à invectiver le conducteur pour ses manières peu en adéquation avec le code de la route, fut-il Australien.

Une fois tous réveillés et réconciliés, nous pûmes donc nous concerter, décider d’un arrêt au « historic site » et redémarrer pour atteindre le dit site 800 mètres plus loin. A ce moment là, j’étais en train de me préparer mentalement à rester dans la voiture et à me plonger dans mon bouquin du moment pour éviter d’avoir à visiter un énième site dédié aux pionniers du début du XIXème siècle ou une nouvelle église anglicane qui avait permis de sauver quelques centaines d’Aborigènes à l’âme égarée.

Pourtant, alors que nous nous engagions sur le petit chemin de terre, un nouveau panneau marron caractéristique des sites historiques Australiens m’enleva toute envie de lecture : « McLean’s Scottish Castle – Free guided tour ». Un château Ecossais. En plein milieu de l’Australie. Alors là… pendant un instant, j’ai craint une entourloupe à l’Australienne et puis, une fois le large portail beige derrière nous, je dus me rendre à l’évidence : nous étions bien en présence d’un château tout ce qu’il y a de plus Ecossais. Peut-être récemment rénové, mais très certainement Ecossais avec ses grosses pierres grises pas du tout locales, et au moins du XVème siècle. Ne manquaient que quelques brumes et Sean Connery en kilt et le tableau était parfait. Derrière le château paissaient même quelques moutons dans un champ presque vert. Seuls les quatre ou cinq kangourous broutant la pelouse attestaient de notre position australe.

 

histoire 5Nous fûmes accueillis à la descente de voiture par Ella, une pétulante, pimpante et relativement dodue cinquantenaire vêtue d’un tailleur décolleté aux couleurs pas du tout assorties au château mais qui fut tellement enthousiaste quand elle nous sut français qu’elle insista pour nous faire la bise à chacun.

Précisons le tout de suite : Ella est férue de patrimoine. Très férue. Et elle semble prête à à peu près tout pour parler à quasi n’importe qui de ce qui ressemble de près ou de loin à du patrimoine. Alors quand la famille McLean a débarqué dans sa cité perdue de Dunkeld…

 

S’ensuivit la visite et surtout l’histoire du château et de ses propriétaires. Cette histoire, vous allez le voir, valait vraiment un réveil de sieste un peu brutal et les quelques mots d’oiseaux échangés entre nous dans l’habitacle. Elle vaut surtout que je m’excuse pour les quelques commentaires peut-être un peu exagérés d’il y a peu, commentaires sûrement lâchés dans un moment de frustration et de mal du pays. Car oui, il y a du patrimoine en Australie, oui, il y a de l’histoire et oui, il y a des vieilles pierres.

 

 

Cette histoire est avant tout une histoire de famille. L’histoire d’une famille, les McLean. Cette histoire a vu quatre siècles, a commencé près d’une distillerie de whisky sur la côte ouest de l’Ecosse, est passée dans une prison de Newcastle pour se poursuivre à Londres, puis dans les océans du nord et du sud de l’équateur et s’achève, sept générations plus tard, au pied des Grampians, dans le sud de l’Australie.

Cette histoire a surtout été écrite par des hommes, mais c’est grâce à une femme, Ella, notre guide au tailleur vert pomme et rouge fushia, qu’elle est maintenant publique et bientôt accessible à tous.

Ella nous a raconté l’épopée des McLean avec de grands gestes et un enthousiasme tels que Caro et moi devions réaliser chaque minute un exploit digne de Nelson Montfort face à une athlète Bulgare joviale venant de remporter le concours du marteau pour l’interrompre et traduire à nos co-voyageurs l’apologie de la lignée McLean.

D’ailleurs, son exaltation et les grandes arabesques que dessinaient ses bras avaient des conséquences plutôt rigolotes : ses mains heurtaient régulièrement sa poitrine plus que généreuse, ce qui avait pour effet de faire tomber à terre le petit trèfle qui ornait le sommet de son sein gauche. Alors Ella, tout en continuant à détailler avec entrain la saga familiale des McLean, se penchait pour ramasser le symbole de l’Irlande dont elle devait être originaire il y a de cela quelques siècles, nous faisant perdre, à moi plus qu’à Caroline, quelques instants de concentration.

 

Donc, venons en au fait : Doug McLean est né dans la dernière partie du XVIIIème siècle en Ecosse près d’Oban, sur la côte ouest du pays, secteur reconnu pour ses distilleries de whisky. Un peu braconnier, un peu maraudeur, il fut arrêté près de Carlisle, du côté Anglais du mur d’Adrien, pour avoir chassé sans autorisation sur les terres du royaume d’Angleterre. Emprisonné à Newcastle, il s’évada mais fut vite repris et se fit emmener dans une prison de Londres. Là, il fut déporté, sans qu’on lui demande vraiment son avis, vers l’Australie, en 1799. Il faut savoir qu’à l’époque cette pratique était courante et que de nombreux prisonniers furent emportés de l’autre côté de la planète pour peupler et développer cette nouvelle colonie Britannique.

Les hommes comme Doug McLean étaient appelés des « convicts ». Ils étaient débarqués pour la plupart à Botany Bay, dans la région de Sydney, au sud est du pays.

Apparemment rebelle, l’ami Doug tenta là aussi de s’évader pour fuir des conditions de travail harassantes. Sans plus de succès qu’en Angleterre. Il fut repris et ses conditions de vie ne s’améliorèrent pas franchement.

Pendant 5 générations, les McLean travaillèrent dur, environ 16 heures par jour, essentiellement dans le secteur agricole, toujours dans la Nouvelle Galles du sud, autour de Sydney. Durant 150 ans, les hommes et les femmes de la famille trimèrent avec ardeur, sans faits notables, mais génération après génération, la rancune envers la Couronne Britannique, envers l’Angleterre, ne cessait de croître, alors que leur sentiment d’appartenance à l’Ecosse ne faiblissait pas, bien au contraire.

 

Ella, notre guide, nous raconta alors le tournant pour la famille McLean, qui prit la forme, au milieu du XXème siècle, d’un tuyau en fonte, un tuyau de 80 à 100mm de diamètre. Oui, au début des années 1950, Sean, un McLean de la 6ème génération, quitta la région de Sydney pour la région des Grampians, alors en plein essor, notamment touristique, et fit fortune dans l’alimentation en eau potable en créant sa propre petite entreprise de production et de pose de tuyaux en fonte. L’entreprise grossit très vite et Sean McLean put alors se permettre de voyager fréquemment en Europe, et bien sûr plus précisément en Ecosse, pour retrouver ses racines… et mener à bien la véritable entreprise de sa vie : venger la frustration de ses aïeux, donner de la fierté à ses descendants et surtout, surtout… faire la nique à l’ennemi public numéro 1 de la famille McLean : l’Angleterre.

 

Dans le Royaume-Uni du début des années 1990, ravagé par les années Thatcher et déprimé par le sex-appeal de John Major, Sean McLean rencontra peu de difficultés pour mener à bien la première étape de son plan. Juste au nord de la région portuaire et industrielle de Newcastle, broyée par la crise, il n’eut aucun mal à racheter un vieux château dont les propriétaires ne pouvaient plus assumer l’entretien, privés des subventions de l’Etat. Ce château au style Ecossais datait du milieu du XIVème siècle, et avait été construit par un seigneur Anglais, qui avait fait venir pour l’occasion des pierres grises caractéristiques de la région Ecossaise d’Aberdeen. Un chantier gigantesque pour l’époque. Un nouveau vol et un nouveau forfait de la part des Anglais pour Sean McLean.

Pourtant, l’ami McLean fut apparemment accueilli les bras ouverts par les élus et les associations locales de promotion du patrimoine qui craignaient de voir tomber en ruines un poids lourd de leur histoire commune.

Sean McLean jubilait, et Ella aussi, en nous racontant les épisodes où l’homme d’affaires néo-Australien organisait des réceptions pour la population du village, faisant visiter à tous le château, y accueillant des expositions d’art, des réunions d’anciens combattants ou encore autorisant le Lion’s Club ou le Rotary à y tenir leur assemblée générale.

Ainsi, au milieu des années 1990, Sean McLean passait plus de temps sur les bords de la mer du Nord qu’en Australie. Il était même complètement intégré dans la vie locale, notre guide nous montrant des photos de l’homme jouant au « bowls », la pétanque locale, avec les édiles de la ville. Et c’est son fils Kirk, membre de la 7ème génération des « convicts », qui gérait alors les affaires courantes de l’entreprise familiale de tuyaux en fonte.histoire 3

 

Pendant ce temps, la méfiance de ses nouveaux amis endormie, son père Sean finalisait les derniers préparatifs, essentiellement administratifs, de son plan machiavélique. Il ne parvint pas à le garder secret jusqu’au bout, impossible dans une si petite communauté, mais en 1999, exactement 200 ans après la déportation de son aïeul Doug, Sean McLean avait commencé à faire démonter, pierre après pierre, le beau château Ecossais ingratement construit sur le sol Anglais.

Trois années et deux cargos plus tard, et malgré de nombreuses manifestations et recours juridiques, toutes les pierres étaient à leur place. Mais cette fois ci entourées d’eucalyptus, au pied du Mount Abrupt et des Grampians, au nord de Dunkeld, dans l’état du Victoria, Australie.

 

Ella appelle ce vol un « aboutissement familial ». Je crois surtout qu’elle est un peu aveuglée par cette arrivée inespérée et inopinée de ce dont elle a toujours rêvé : des vieilles pierres. Dans sa bonne vieille ville de Dunkeld, alors seulement connue dans l’état du Victoria pour sa course de chevaux annuelle.

Et cet aboutissement dont elle parle, est-ce que ce ne serait pas surtout SON aboutissement à elle ? Elle qui aurait du naître à Paris, à Rome, dans la vallée de la Loire ou dans le pays Cathare, n’importe où mais pas en Australie….

 

A la fin de notre visite, nous avons croisé Kirk McLean, qui nous a à peine salué mais a adressé un large sourire à Ella en la complimentant sur sa toilette et en lui demandant de quelle couleur serait son tailleur demain. Et en lui faisant promettre de ne pas oublier son petit trèfle Irlandais.

En revenant à la voiture, après avoir remercié et embrassé Ella, Gérard nous a demandé si on pouvait vraiment dire que le château des McLean faisait partie du patrimoine Australien. Il n’avait pas osé posé la question à Ella de peur de la vexer. Très judicieuse question, Gérard.

Car le patrimoine, c’est un élément du territoire qui unit la communauté qui l’occupe. Par exemple une montagne, un savoir-faire, un fromage, un vin, un bâtiment… dans lequel les habitants d’un village ou d’une ville se reconnaissent.

Les habitants de Dunkeld se reconnaissent-ils vraiment dans le château des McLean ?

Pour ma part, je ne serais pas étonné que dans quelques années, les guides de voyage et les mémoires locales mentionnent plus souvent les tailleurs d’Ella que ce château importé d’un lointain pays.

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