10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...
Peut-être un jour irez-vous en Nouvelle-Zélande. Alors, il est probable qu’après un loooooooooong vol, vous atterrissiez à Auckland, voire à Wellington. Dans les deux cas il est à parier que vous prendre à un moment ou à un autre la direction du sud.
Après quelques heures de ferry à travers le détroit de Cook, vous jetterez un œil aux fjords des Marlborough Sounds et si vous n’allez pas à Kaikoura voir les dauphins et les cachalots, c’est soit que vous avez acheté par erreur votre guide du pays en Coréen, soit que ce qui vous plaît en voyage, c’est d’éviter les coins touristiques.
Cet état d’esprit louable vous permettra avec un peu de bol et d’inspiration de quitter la State Highway 1, celle qui longe la côte Est et de vous engouffrer dans la vallée de Waipara,, un peu au nord d’Amberley. Et là, si, comme souvent, les Puketeraki Ranges ont comme souvent accroché les nuages et que le soleil de fin d’après-midi fait l’effort d’y mettre quelques coups d’épée même timides, alors, alors, vous pourrez sans doute dire que vous avez mis la main sur une des plus belles lumières du pays. Une de celles qui, combinées aux tons calcaires et Chardonnay des collines pleines de vagues d’herbes vertes, nous font oublier de prendre LA photo.
C’est dans ce coin qu’on trouve une des plus belles maisons du pays, construite en pierres calcaires.
Et c’est dans ce coin que se trouve la prison de Sophie, 28 ans.
Contrairement à d’autres histoires de rencontres qu’on a pu vous rapporter des dernières semaines, celle de Sophie n’est ni vraiment originale, ni vraiment étonnante. Elle est juste un peu banale. Mais je me suis dit que si un jour vous passiez dans le coin, ce serait une bonne action de votre part de faire un petit détour pour discuter avec elle, si Sophie est toujours par là.
Le début de son histoire en Nouvelle-Zélande se confond avec celle de milliers d’autres étudiantes de sa génération. Pour la fin de son DESS (oui, à l’époque, ça ne s’appelait pas encore Master et c’est pas si vieux que ça, j’ai un DESS aussi) en relations internationales, Sophie part faire un stage de cinq mois à l’Alliance Française de Wellington, ce qui en temps normal n’est pas facile, mais son prof de géopolitique avait des contacts auprès de l’ambassade, ça aide.
Comme le veut plus ou moins la tradition, elle se prend un peu de bon temps après le stage et avant le retour en France, avec de l’argent que sa mère avait de côté pour elle, je préfère te voir en profiter pendant que je suis vivante plutôt qu’après répétait-elle alors, et zou ! en route pour l’aventure sur les routes de l’île du sud, en stop parce que ça coûte rien, et aussi parce que Sophie aime bien le petit creux au ventre qu’elle éprouve quand elle attend au bord de la Highway la prochaine âme charitable qui la poussera un peu plus loin.
Sophie n’est pas magnifique, mais avec se cheveux bruns et ses yeux verts, on a plutôt tendance à vouloir lui sourire dès qu’on la croise plutôt que de se retourner bêtement sur son passage pour s’assurer qu’on aurait pas raté quelque chose.
Un qui n’a rien raté, c’est Andrew, tout jeune routier depuis six mois après une première expérience loupée de consultant en sites internet. Il bosse désormais pour une compagnie d’exports de fruits de mer basée à Christchurch, et c’est lui qui a assuré les transports routiers et amoureux de Sophie, d’abord de Cheviot à Christchurch, puis à travers toute l’île jusqu’à la fin de son premier séjour Néo Zélandais.
Quand elle repense à ces moments là, aux fish’n chips et aux vins blancs bon marché avalés avec Andrew sur les bords de routes ventés, Sophie est juste un peu nostalgique, elle se dit qu’à l’époque elle devait sûrement chercher à peu près n’importe quel prétexte pour se persuader de poursuivre son voyage au pays du long nuage blanc. Et qu’Andrew avait une bonne tête de prétexte valable pour ça.
Sophie est rentrée quelques semaines chez elle sur les bords du Rhône à Pierrelatte, le temps de demander et d’obtenir un visa vacances-travail pour la NZ, de faire un peu pleurer sa mère et d’énerver sa meilleure copine, sans boulot et sans copain sous les fumées du Tricastin.
Sophie était amoureuse. D’Andrew, c’est pas sûr. Non, Sophie était amoureuse de son projet de vie ; appartenir à deux cultures, à deux pays, à deux langues, à deux histoires, qui feraient d’elle une citoyenne du monde, avec une vie faite de départs, certes, mais aussi de retrouvailles ; d’exils c’est sûr, mais aussi d’un sentiment d’appartenance à ses racines renforcé. Et puis c’est bien connu, l’éloignement de sa famille, de ses amis, ne ferait que renforcer leurs liens, leur fraternité et leur amitié.
Oui, elle enverrait à ses amis et à sa famille des jolies lettres et des cadeaux depuis sa nouvelle vie et son nouveau pays, et ils viendraient lui rendre visite, et elle serait leur guide et elle leur éviterait les attrape-couillon pour touristes et puis au bout de quelques temps en Nouvelle-Zélande, elle et Andrew iraient vivre pour quatre ou cinq ans chez elle en France, il trouverait du boulot facilement chez Norbert d’Entressangle et elle ferait découvrir à sa belle-famille la France, son pays, ils iraient déguster les vins de la Vallée du Rhône et ils les compareraient à ceux des Marlborough et bien sûr ils ne tomberaient jamais d’accord et elle rigolerait bien quand ils essaieraient de conduire avec la volant à gauche…
Oui, et puis elle pourrait les emmener dans le Vercors et elle leur parlerait de son grand-père qui était résistant pendant la seconde guerre, ils adoreraient parler de ça la famille d’Andy oui, eux dont les ancêtres sont venus d’Ecosse construire une nouvelle vie dans un pays presque tout neuf lui aussi et ils iraient les matins sur les marchés des petits villages Drômois, dans le Diois et dans l’Enclave des Papes et ils goûteraient du picodon et ils se diraient tiens, si on essayait d’en ramener à la maison à Christchurch, juste pour voir la tête des douaniers à la descente de l’avion…
Oui, voilà la vie que voulait Sophie, une vie entre deux pays, une vie entre la Vieille Europe de plus de 2000 ans et le Nouveau Monde d’à peine 200 ans. Et puis, si ça ne marchait pas, et bien… au moins elle aurait essayé, elle ne pourrait pas avoir de regrets.
Et au début, ça a plutôt bien marché, Sophie a vite bossé pour la boîte d’Andrew à Christchurch, au service compta. Bon, c’est vrai, ça n’avait pas grand-chose à voir un poste pour diplômé de DESS en relations internationales, pareil pour le salaire, mis il faut bien commencer non ?
Et puis, par un des collègues livreurs d’Andrew, Sophie a décroché un nouveau boulot, là où on fait du wwoofing ces temps ci, dans cette maison en pierres calcaires de la vallée de Waipara qui accueille des touristes première classe pour 1000 dollars la nuit. Sophie y gère les affaires du couple de propriétaires, elle est bien payée et est même hébergée la semaine dans une des annexes du « domaine ».
Ca tombait d’ailleurs plutôt bien, elle se sentait un peu seule dans son appart de Christchurch qu’Andy déserte cinq jours sur sept. Et puis, c’est super, les paysages ici ont un petit quelque chose du Vercors, ça fera plaisir à son grand-père et puis ça va l’inspirer pour toutes les lettres qu’elle veut envoyer aux siens, chez elle, en France. Ouiiiiiiiiiiiii, et elle prendra enfin le temps d’apprendre à jouer de la guitare, depuis le temps qu’elle en a envie ! Et elle collectionnera les fossiles qui poussent dans le lit de la Waipara comme des petits pains, comme avec son papa il y a 20 ans.
Tout ça, c’était il y a un peu plus de deux années. Depuis, la meilleure copine de Sophie vient de se marier avec un gars de Bollène qu’elle a rencontré sur Meetic. C’est sûr, ça en jette moins que de dire qu’on a rencontré son amoureux en faisant de l’autostop au sud de Kaikoura, en Nouvelle-Zélande… Ca en jette moins, ça c’est sûr. Peut-être même d’ailleurs la meilleure copine de Sophie et son mari tout neuf ont-ils inventé une autre histoire, un peu plus… chevaleresque, plus romantique.
C’est un peu ça aujourd’hui, le souci de Sophie. Depuis la Vieille Europe, son histoire dans le Nouveau Monde fait tellement exotique et romantique et féérique qu’elle ne se sent pas le droit de dire qu’elle traverse le pire moment de sa vie. Ce serait pas moral. Andrew, le bel Andy, le beau routier aux longs cheveux bouclés, elle ne le voit que toujours que le WE, il n’essaie même plus de feindre une once de motivation pour une expatriation, même courte, en France : l’Europe, c’est vieux, et puis c’est tout. Il traîne même des pieds pour y aller en vacances, tu comprends my love, des vacances chez toi, là bas, on peut pas franchement se le permettre tous les ans non ? Et puis chez toi, c’est ici maintenant non ? Tu ne vas quand même pas passer toutes tes vacances au pied de la centrale nucléaire hein ? D’ailleurs, c’est hors de question que nos enfants grandissent dans un pays où l’énergie vient de ces monstres là. C’est juste pas envisageable du tout.
Alors Sophie continue à envoyer à sa meilleure copine des jolies lettres avec du land art dedans et des photos de moutons et de petits oiseaux jaunes qui picorent sur leur laine, là bas, à Bollène, en lui parlant du vent, des collines couleur calcaire, en lui demandant quand elle vient la voir. Et elle, sa meilleure copine, elle lui répond de temps en temps par mail, ooooooooooooooh, merci à toi, c’est teeeeeeeeeeeellement gentil de recevoir des lettres depuis ta nouvelle vie, tu me manques tellement tu sais, j’aimerais tellement venir te voir mais tu sais, jusqu’à cet été il y avait le mariage à organiser, maintenant avec Greg on fait construire sur un terrain de la mairie et puis tu sais… ooooooooh, je sais que c’est pas bien de faire ça par mail, je devrais t’appeler mais avec le décalage horaire c’est pas facile mais…youhouuuuuuuuh tu vas pas le croire, je suis ENCEINTE !!! Oui, de presque trois mois, avec Greg on sait pas encore si on va demander le sexe mais je crois qu’on va avoir du mal à résister tu sais…
Oui, elle sait bien Sophie, et maintenant elle sait aussi que les deux propriétaires de la belle maison en calcaire qui l’emploient, sont peut-être les deux personnes les plus détestées de tout le District. C’est vrai qu’ils sont un peu handicapés du sentiment et si riches et si hautains, ils ne demandent jamais « comment ça va, bien dormi ? » ou « bon WE Sophie ? » quand elle se présente devant la grande porte d’entrée avec 1866 gravé sous la grande cloche qu’elle doit actionner pour prévenir de son arrivée et attendre qu’on lui ouvre.
C’est vrai qu’ils ne l’invitent jamais à manger avec eux le soir, même quand c’est son anniversaire, même les longs soirs d’hiver, c’est vrai qu’ils lui donnent parfois des boîtes de conserve périmées pour son garde-manger, c’est vrai qu’ils ont parfois des discours un peu borderline sur la surpopulation dans le monde et tous ces pays que les pays développés aident artificiellement à s’en sortir et qua sans nous et notre aide ils ne s’en sortiraient pas, n’est-ce pas Sophie ? Et jamais, non jamais ils ne lui proposent de venir discuter même un peu avec leurs « guests » à 1000 dollars la nuit et pourtant elle aimerait tant leur demander where do you come from and have you already been to France, juste pour s’entendre dire ooooh yes, what a lovely country et your english is sooooooooo good, where have you learnt it ? Et puis pas la peine d’espérer avoir la moindre chance de monter un jour dans le petit avion que ses deux employeurs réservent pour faire découvrir les jolis reliefs du coin à leur guests protégés, Sophie a juste le grrrrrrand privilège de pouvoir aller voir les fossiles dans le lit de la rivière, Hey Sophie, si vous en trouvez un de dinosaure, ne vous enfuyez pas avec hein, non elle n’ose pas vraiment dire qu’elle aussi, comme les gens du pays, elle les hait profondément, elle est trop bonne pour dire des choses comme ça, Sophie.
Mais c’est pourtant tellement évident qu’elle les déteste quand elle nous dit que parfois, les hôtes de ces lieux daignent passer avec elle quelques minutes pendant la pause déjeuner et ils la regardent manger son sandwich qu’ils ont préparé pour elle et attendent qu’elle ait terminé pour prendre, eux, un vrai repas avec une assiette et des couverts, et ils répondent poliment à ses questions sur l’histoire de cette belle maison en calcaire, sur le tremblement de terre de Christchurch et quand, l’esprit égaré, elle commet l’imprudence de faire un pas vers l’évier de la cuisine pour se laver les mains, ils sortent soudain de leur polie léthargie pour, avec un petit rire de gorge, la prier d’aller se nettoyer dans le lavabo du jardin, c’est la cuisine ici Sophie, allons.
Alors des fois, sûrement quand elle se sent un peu plus en forme ou en confiance que d’habitude, Sophie se dit que ce coup ci, pour ce simulacre de moment de partage qu’ils veulent bien lui concéder au moment de la pause déjeuner, elle ne va rien dire, exprès, elle va laisser un lourd silence s’installer, pour les mettre mal à l’aise, et c’est eux qui vont devoir prendre la discussion à leur charge, ils vont devoir parler en premier. Mais même ça Sophie n’y arrive pas, elle craque toujours avant eux, c’est toujours elle qui a une petite attention généreuse, so, est-ce que votre avion est réparé Monsieur, est-ce que votre fille a reçu son visa pour son prochain voyage, Madame ?
Non, Sophie n’est pas capable de nous dire qu’elle déteste ces gens, peut-être d’ailleurs ne se le dit elle pas à elle-même, elle doit à coup sûr se persuader qu’ils doivent avoir des circonstances atténuantes, une éducation stricte, la haine et la jalousie des gens du pays moins riches qu’eux, ces imbéciles.
Alors, souvent, quand l’hiver arrive et que Sophie abandonne encore une nouvelle fois sa résolution d’apprendre la guitare pour regarder Shorter Street ou One News ou X-Factor à la télé pour voir des gens qui font autre chose qu’elle, alors dans ces moments là elle se dit qu’en France l’été arrive et que ce qu’elle adorerait faire, c’est prendre une chaise longue et s’asseoir sur un des ponts qui enjambe l’A7, comme quand elle était gamine, et regarder les bouchons se former et se déboucher et se lever et faire des signes aux automobilistes coincés et essayer de faire rire les enfants coincés eux aussi et avec sa meilleure copine elles pourraient toutes les deux confectionner des grandes banderoles avec des blagues écrites dessus ou une pensée du jour histoire de divertir un peu les vacanciers oui, ou encore mieux, elles pourraient faire des devinettes, elle elle tiendrait la question au premier pont et puis sa meilleure copine déroulerait la réponse au pont d’après qui est juste deux cent mètres plus loin.
Et puis, pour chasser de sa tête ces idées un peu folles qu’elle ne réalisera jamais, Sophie se dit que peut-être, si elle et Andy faisaient un enfant, ça l’empêcherait de penser à des bêtises comme ça et que ça l’aiderait sans doute à se sentir chez elle, avec tous ces gens, dans le Nouveau-Monde, ici, en Nouvelle-Zélande.