10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...
On a rencontré Peter dans un camping du DOC (Department of Conservation), près du lac de
Taupo, après notre expérience de wwoofing près de Raglan.
Peter, c’est lui qui est à l’accueil du camping, il s’occupe avec sa femme de faire payer les nouveaux arrivants, de tenir le site propre, de conseiller les touristes, de leur donner gaiement des bouteilles d’eau glacée pour la glacière, et accessoirement il raconte des blagues auxquelles on ne comprend rien quand on n’est pas bilingue, mais on rigole quand même, histoire d’être poli mais aussi parce qu’il raconte super bien les blagues, en faisant des tas de grands gestes.
Peter a environ 50 ans, les cheveux et le bouc grisonnants, des tout petits yeux bleus, une dent et demi en moins et une petite moustache plutôt ridicule mais qui donne envie de ne pas être sérieux du tout dès qu’on engage la conversation avec lui. Tout ça lui donne l’air d’une fouine. Une fouine édentée certes, mais maline et avec qui on aurait envie de débattre des heures de sujets aussi farfelus que les 10 règles de base à connaître pour se retirer simplement d’une conversation totalement inintéressante avec un inconnu collant qui nous ferait face dans un compartiment de train corail (sans évoquer le besoin pressant, trop facile).
Bref, Peter m’a plu d’emblée quand je me suis rendu dans sa guérite de gardien de camping. Après quelques échanges d’amabilité d’usage, je lui ai demandé l’heure. Et à l’instant où je lui posais la question, j’ai aperçu la pendule murale, juste au-dessus du coffret à clés. Pendule que j’ai immédiatement eu envie d’avoir dans mon prochain chez moi : aucun des 12 chiffres habituels n’était à sa place, et au centre de l’horloge sifflotait une coccinelle, un peu comme celle de la Rubrique à Brac, sous laquelle était écrit « Who Cares ? ». Et à ce moment précis, la pendule coccinelle m’indiquait qu’il était presque 31 heures et demi.
Peter avait suivi mon regard et m’annonça, un peu honteux mais avec son sourire de fouine maline : « c’est le seul objet que j’ai jamais volé de ma vie ». En plus de porter le bouc, Peter n’était donc pas un saint.
Comme mon béret lui plaisait bien, qu’il avait l’air d’apprécier mes chips au vinaigre, qu’il était de bonne humeur et que sa compagne arrivait pour la relève, il m’invita à partager une bière dans son gigantesque van qui lui servait de maison pour la saison touristique : il avait me dit-il une histoire intéressante à me conter. Et comme 31 heures et demi ce n’est pas si tard que ça, Caro pouvait m’attendre un peu. Et puis j’adore les histoires.
Voici donc l’histoire de Peter le Hobo (son surnom, qui veut dire vagabond en anglais), né à Huntly, Nouvelle-Zélande, le 25 mai 1958…
Je vous résume le début rapidement car l’intérêt est limité : enfance relativement paisible dans une bourgade plutôt repoussante (Huntly, on y est passé et c’est vrai que… ça vaut pas le détour), à l’école Peter est assez doué, à la fac il se lance sans conviction mais avec réussite dans des études de comptabilité-gestion à Auckland. 4-5 ans plus tard, son diplôme en poche, il trouve du boulot dans une agence immobilière dans le sud de la ville, loue puis achète une maison dans le même quartier, c’est pratique pour aller bosser et éviter le gros des bouchons quand il va voir ses parents pour le WE. Parents qu’il inquiète à force de ne pas être marié. Il est quand même plus ou moins amoureux d’une de ses collègues, une certaine Kathleen Edwards, qui s’occupe du service « résidences secondaires » à l’agence, qui à l’occasion chante le WE dans des bars de la ville et adore le patin à glace.
Tout ça dure 10-15 ans, et puis un Noël, au milieu de l’été, alors qu’il s’emmerde franchement pour les fêtes de fin d’année chez ses parents à Huntly au pied de la centrale à charbon, il prend une décision radicale : il va partir à la découverte de son pays, qu’il connaît finalement assez peu, se rend il alors compte en voyant passer des vans de touristes étrangers. Peut-être Peter a-t-il, comme il me le fait remarquer, trop lu de romans de Jack London, Jack Kerouac ou James Crumley, toujours est-il qu’il décide de lâcher son boulot, de vendre sa maison et sa voiture et de partir tout simplement, « on the road », comme il se plaît à répéter cette expression.
Courageux, Peter. Mais bon, d’autres l’ont fait avant lui, et le referont certainement après. Là où j’ai trouvé que son projet sortait carrément de l’ordinaire, c’est dans le choix des sites qu’il occupait la nuit, choix certainement dicté, même s’il se refuse à l’admettre, par son amour contrarié et non consommé avec Kathleen, la collègue du service « Holiday houses ».
Au tout début, il faisait beau, il se déplaçait à pieds ou en stop, dormait dehors dans des coins pas trop loin de la route (la civilisation rassure, même un fan de Jack London !) ou chez des covoitureurs accueillants. Parfois même, il se mêlait aux autres vagabonds, partageait avec eux les veillées du soir près du feu dont les braises servaient à faire cuire les kumara, les pommes de terre locales. C’est là aussi que Peter écoutait les histoires de ces hommes et femmes, souvent sordides et désespérantes. Peter ne se sentait pas à l’aise dans ces moments là, il ne s’épanouissait pas, ne partageait pas, il avait besoin d’une histoire bien à lui, qu’il construirait seul. Il était près alors de laisser tomber cette vie qu’il n’arrivait pas à faire sienne.
Et puis un soir, un automobiliste le laisse au bord de la route, près d’Omaha, en pleine tempête, et il court s’abriter sous le auvent de la 1ère maison qu’il trouve.
Sur la porte de la maison, cet écriteau : « holiday house for sale ». Résidence secondaire à vendre. Il fait froid, il pleut, il vente. Alors il tente le coup, il fait le tour de la maison, force un peu une fenêtre et se retrouve, enfin au sec, dans une coquette petite maisonnette. Il se fait un feu, remet l’eau, l’électricité, prend un bain, utilise la cuisine pour se faire des pâtes au cheddar… Il sait qu’il vient de commettre une effraction et son cœur bat un peu plus fort qu’il ne le voudrait mais… il vient de trouver un super moyen de passer des nuits au sec, au chaud, sans lapins ou pukekos qui viennent le renifler la nuit, sans fermier qui le réveille un peu hardiment à 6 heures avec une fourche, sans mal de dos qui le poursuit toute la matinée après avoir dormi sur une pomme de pin mal placée…
Bref, malgré une appréhension sans cesse renouvelée au moment de forcer une serrure ou une fenêtre, il fait sien cette maxime : « la route, c’est bien, mais avec le confort, c’est mieux ». Il apprend à apprécier ces nouveaux moments de solitude, qui n’appartiennent qu’à lui. Les meilleurs, c’est au printemps et en été, en milieu d’après-midi : quand la météo est avec lui, il « sécurise » d’abord « sa » nouvelle maison (un tabouret devant la porte d’entrée, sur lequel il pose des couverts en équilibre pour être prévenu d’une arrivée impromptue), puis il se rend dans le jardin. Alors, il se couche dans l’herbe, à l’ombre d’un petit arbre fruitier, et observe les grands nuages blancs, qui s’entrechoquent et se déchirent tout doucement. Alors, avec ce grand échiquier bleu et blanc, il s’imagine une nouvelle dérive des continents, s’invente de nouvelles îles, de nouveaux déserts, de grandes plaines vertes, des volcans sous-marins, des montagnes et des vallées creusées par des torrents saumonés. Et il se rêve en explorateur de ces contrées vierges, et bien souvent il s’endort au milieu de ces histoires dont il ne connaît jamais la fin.
A son réveil, de nouvelles explorations l’attendent, celles de l’atmosphère feutrée et chargée d’Histoire et d’histoires de ces maisons de famille occupées pour la plupart seulement 2 ou 3 semaines dans l’année : albums et photos de famille en noir et blanc qu’il se plaît à feuilleter, paysages d’enfance encadrés sur les murs dont il tente d’imaginer l’emplacement, framboisiers au fond du jardin que des générations de petits enfants sont allés dépouiller pour leur mamie, fauteuils usés mais ô combien confortables dans lesquels il s’impose une sieste quotidienne, greniers remplis de trésors d’enfants aujourd’hui certainement adultes sur-occupés, de mémoires passionnants d’un grand-père oublié…
Et surtout, Peter est fasciné par les bibliothèques. Avez-vous déjà remarqué que, bien souvent, les bibliothèques des résidences secondaires sont complètes, superbement mises en valeur, chargées de classiques indispensables ? Alors, à chaque passage, Peter se donne une règle : il s’attèle à la lecture d’un ouvrage de la bibliothèque de la maison « visitée », assis près du feu, couché dans le terrain d’herbe grasse, dans le lit conjugal des propriétaires ou debout en cuisinant un poulet au curry. Et invariablement, après chaque livre, le rituel est le même : Peter note la maison de vacances. Oui, il donne une note au cabanon, à la villa, au chalet qu’il occupe une nuit, 2 jours, une semaine. Une note sur 20 et un petit mot gentil ou chargé d’humour, du genre : « vue magnifique sur le glacier de Franz, mais jardin un peu négligé. Ai ramassé puis brûlé les feuilles sous le noyer », ou encore « décoration soignée et goûts musicaux sûrs, j’ai toutefois eu du mal à trouver l’arrivée d’eau et n’ai pu me doucher qu’au 3ème jour ».
Ce livre, qui marque sa présence et rend compte aux propriétaires qu’il espère ne pas trop offusquer de sa visite éphémère, il le laisse à son départ bien en évidence, près du téléphone ou sur le guéridon du séjour, avec un billet de 5 dollars glissé, comme un marque-page, à l’endroit de son commentaire.
Il me raconte les instants marquants de son périple à travers les maisons de vacances de ses concitoyens dont il découvre les passions ou les secrets : près de Rotorua, il se ressource ainsi chez un certain George W. Hayduke, au cœur de la reconstitution d’un jardin Indien, avec un miniature du Taj Mahal qui se reflète sur un plan d’eau alimenté par une petite fontaine. Dans une petite maison un peu à l’ouest de Christchurch, pendant une semaine de pluie continue, Peter dévore presque toute la bibliothèque, et signe sa présence, il me le jure, dans un Club des 5, un des fameux bibliothèque rose d’Enid Blyton, qu’il a lu en français sans rien comprendre de ce chef d’œuvre de la littérature… Et il me récite, en français là aussi, avec son désopilant accent Kiwi, « le temps des cerises », poème collé sur le mur au-dessus d’un lit de bébé qu’il a appris par cœur dans une maison surplombant la Waikato River… C’est d’ailleurs dans cette maison qu’il a dérobé, avec scrupules mais sans regrets, la fameuse pendule que je lui piquerai bien dès qu’il a le dos tourné…
Vous vous demandez certainement si Peter le Hobo ne s’est jamais fait attraper ou repérer lors de ses pérégrinations certes aventureuses et exaltées mais clandestines, par un voisin surpris ou un propriétaire venu justement chercher réconfort après une semaine de dur labeur. Et bien, chance ou prudence je n’en sais rien, toujours est-il que sa vie de corsaire des résidences secondaires n’a jamais été démasquée. Enfin si, une fois. Près d’Invercagill, au sud du sud de l’île du sud, dans une petite villa où il s’était introduit tard le soir, alors qu’il avait été surpris par un orage austral. Il s’était préparé comme bien souvent en pareille circonstance un thé pour se réchauffer et s’était plongé dans un bon vieux Stephen King depuis près d’une demi-heure quand, autant à cause de l’atmosphère du bouquin que de la surprise causée par le « un nuage de lait dans votre thé monsieur ? » prononcé par une voix féminine derrière lui, il sursauta et manqua de renverser son Earl Grey sur la table basse où il faisait reposer ses jambes fatiguées par une journée de marche.
Il venait de rencontrer Bonnie Abbzug, réveillée par du bruit dans sa cuisine. Certainement aussi effrayée que lui, elle lui offrit malgré tout (75 ans d’éducation et de dévotion à l’église anglicane lui permettait-elle de faire autrement ?) des scones avec son thé, ce que Peter accepta, ainsi qu’une semaine de gîte et de couvert, en échange de travaux divers dans la maison et dans le jardin. En fait, sans le savoir, Peter a été l’un des premiers wwoofers en Nouvelle-Zélande…
Aujourd’hui, Peter n’est plus un Hobo, il ne lui reste plus de cette période que des
souvenirs et une liste de maisons dont il conserve précieusement les notes qu’il a accumulées au cours de plus de cinq années de route à travers son pays. Depuis, il a rencontré Lena, une
touriste argentine avec qui il ne s’est surtout pas marié mais qui partage son van dans le camping près du lac Taupo chaque été et sa ferme aussi le reste de l’année. Oui, car quand il ne raconte
pas des histoires aux touristes, Peter a une ferme avec des vaches, des chèvres, des porcs, des poules et des fougères. Et il vient même de s’acheter une nouvelle machine à enfoncer les poteaux
pour faire des clôtures (comme celle de Stan et Lyn à Raglan).
Bon, je dois bien vous avouer qu’il y a des moments où j’ai de sérieux doutes sur la véracité de l’histoire de Peter. Il a un tel talent de conteur que je le soupçonne parfois d’avoir complètement inventé celle là. Et puis à d’autres moments, je me dis qu’un gars qui achète des machines à planter des poteaux pour faire des clôtures, il ne peut pas imaginer des idées pareilles.
Et puis, ce qui m’énerve le plus là dedans, que cette histoire soit vraie ou pas, c’est que je trouve l’idée de corsaire des résidences secondaires vraiment extraordinaire. Et les idées géniales, c’est toujours pareil, il y a tout le temps quelqu’un qui les a avant nous.