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10 mois en Océanie pour Caro & Manu, chez les Kiwis et les Aussies...

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Whananaki, terre de rugby, terre de derby

En nous arrêtant près de Whananaki pendant 2 jours, on pensait être vraiment loin de l’agitation et des soubresauts qui agitent les pavés et les Unes des quotidiens français. Un petit village tranquille de pêcheurs, au bout d’une route même pas goudronnée, des vaches et des lapins sur les collines qui gambadent et broutent  en dominant les belles plages sans touristes du Pacifique… Un coin idéal pour tout membre de notre gouvernement qui souhaiterait se ressourcer un peu…

Sauf que… sans le savoir, on a posé notre van au bout du monde à quelques jours à peine d’un évènement qui cristallise ici les tensions, les rêves, les frustrations de toute une communauté, et ce depuis… 43 ans. Oui, chaque année, le dernier dimanche d’octobre à 15 heures tapantes, quelle que soit la météo, a lieu à Whananaki le derby le plus enflammé de la planète rugby.

Avant toute chose, il vous faut savoir, comme vous le rappellera bientôt Caroline dans un autre article, que le village de Whananaki est coupé en 2 par un bras de mer, que l’on peut traverser, soit à pieds (en bottes quand même) à marée basse, soit tout le temps sur un pont de bois, qui serait paraît-il le pont piéton le plus long de tout l’hémisphère sud. Ce pont piéton fait la fierté des habitants de tout le village, qu’ils viennent de Whananaki nord ou de Whananaki sud.

Le village est toujours essentiellement composé de Maoris, mais assez vite après l’arrivée des Anglais au XIXème siècle, le rugby a passionné les hommes des 2 parties du village, de rudes pêcheurs que l’océan a rendu endurant et durs au mal. De bons vieux Sébastien Chabal, sans la barbe mais tatoués de la cheville à l’oreille. Jusqu’en 1960 et le pic de l’exode rural en NZ, la population de Whananaki était même assez élevée pour que le village puisse engager chaque année 2 équipes (une au nord, une au sud), dans le championnat régional. L’équipe du nord avait même remporté le championnat du Northland en 1956, à la surprise générale et au nez et à la barbe des favoris, les Falcons de Whangarei. Mais, inexorablement, la population a baissé, de nombreuses familles abandonnant le village pour aller travailler à la ville, et agrandir les faubourgs d’Auckland pour des petits boulots sans intérêt et des maisons sans histoire et sans âme.

Pendant ce temps, la population masculine à Whananaki ne permettait plus d’engager 2 équipes de rugby. Et que pensez-vous qu’il arriva ? Et bien comme souvent, les voisins les plus proches n’ont pas su s’entendre pour s’unir et défendre leurs intérêts. Résultat : depuis 1960, il n’y a plus d’équipe de Whananaki dans le championnat régional de rugby du Northland.

Mais… comme souvent quand la situation semble désespérée, un homme a eu une idée, qui s’est avérée être simple et géniale. Ben Kweller, puisque c’est de lui dont je parle, n’est pas, vous l’avez deviné, d’origine Maorie. Il s’agit d’un Gallois, fils de mineur, passionné de rugby qui, après avoir rencontré et s’être lié d’amitié à l’un des habitants du village sur les champs de bataille de la Somme, pendant la guerre 14-18 entre la France et l’Allemagne, a quitté les champs familiaux du nord de Talbot pour s’installer à Whananaki.

Et bien cet homme, décédé depuis, a réussi le coup de force, le dimanche 28 octobre 1968, d’organiser à nouveau un match de rugby entre des représentants des 2 parties du village. Depuis, chaque année, le nord et le sud s’affrontent, avec des équipes mixtes, pour l’honneur de leur quartier. L’équipe du nord a ses quartiers et ses vestiaires dans la petite bibliothèque du hameau, celle du sud se retrouve dans la poissonnerie de la fille de Ben Kweller. Les matchs se déroulent chaque année sur le terrain de l’équipe vaincue lors du dernier match. Et jusqu’en 1982, à chaque fois qu’une équipe remportait le match sur le terrain du voisin (seulement 3 fois en 15 éditions), les vaincus se devaient d’organiser pour leurs vainqueurs un gigantesque festin avec le résultat de la pêche des jours précédents. Et chaque année, le protocole reste le même : les joueurs et joueuses de l’équipe visiteuse, rejoignent le terrain adverse, en traversant le fameux pont en bois de 392 pieds, le plus jeune de l’équipe portant le ballon du match précédent, trophée que récupère chaque année l’équipe victorieuse.

Tout ça, c’était jusqu’à l’édition 1982, remportée, à la suite d’un match quelque peu mouvementé, par l’équipe de Whananaki sud, sur le score étriqué de 25-24.

Un an plus tard, par un après-midi du dernier dimanche d’octobre, la marée était descendante, et l’histoire du rugby à Whananaki a pris un virage quelque peu cocasse… Ce jour là, il pleuvait, une planche au milieu du pont de bois était cassée et pendait, balayée par le vent et léchée par la marée montante.

DSC07403A quelques minutes du   match,  le capitaine de l’équipe du nord, un charpentier colérique mais mélomane, avait réussi à convaincre ses partenaires, 8 hommes, 4 femmes, 2 adolescents, pas de remplaçants, qu’ils avaient été « volés » lors de l’édition précédente en 1982, qu’ils auraient donc du être déclarés vainqueurs et que le match de l’après-midi devait donc se déroulée chez leurs adversaires du sud.

Persuadés de leur bon droit et de leur bonne foi et galvanisés par la lecture, à 30 minutes du coup d’envoi, des exploits de leurs glorieux ainés lors de la saison historique et victorieuse de 1956 par la responsable de la bibliothèque-vestiaire, les joueurs du nord s’engagèrent, au mépris du protocole, sur le fameux pont de bois.

Au même moment, les joueurs du sud faisaient de même, se demandant bien quel coup fourré pouvaient leur réserver ces satanés nordistes. Alors, inévitablement, les 2 équipes se retrouvèrent nez à nez, au milieu du pont de bois, la planche cassée grinçant sous les 30 rugbymans silencieux, s’observant sous le vent et la pluie du Northland.

Au sujet de l’origine de la scène qui a suivi, les versions divergent enter les partisans du nord et ceux du sud qui avaient commencé à se regrouper sur les deux rives du bras de mer. En tout cas, Clement Wood, dans son mémoire, se garde bien de prendre partie.

Toujours est-il qu’après une bonne minute de tête à tête silencieux au milieu du pont, une véritable mêlée ouverte s’est soudainement déclenchée, les joueurs des deux équipes tentant de déborder leurs adversaires, pour atteindre la rive nord pour les joueurs du sud, et la rive sud pour les joueurs du nord.

Bien évidemment, l’exercice était rendu très délicat par la configuration du terrain : le pont ne fait qu’un mètre de largeur. Impossible donc de s’échapper héroïquement par les ailes… Et ce qui devait arriver arriva : l’une des rambardes du pont céda sous la pression d’une charge plus violente que les autres, et une partie des belligérants se retrouva à l’eau, alors que la marée atteignait presque son maximum.

La suite, c’est la bibliothécaire qui l’a racontée à Clement Wood l’étudiant en socio. Récit forcément partisan, la dame étant de la rive nord, mais en tant que femme de lettres vivant toute la journée entourée de livres, C. Wood jugea que sa parole devait pouvoir être prise à peu près au sérieux. Ce qui suit doit toutefois être pris au conditionnel.

Après l’épisode de la rambarde, tous les joueurs et joueuses se jetèrent à l’eau pour se disputer le ballon. Tous, sauf une, Kia Haorea, la chef de la chorale du sud, qui n’aimait pas l’eau, et resta sur le pont à chanter des chants Maoris, un peu comme le barde gaulois Assurancetourix pendant les combats contre les Romains. Bref, il semble qu’au cours de la mêlée relativement désordonnée qui suivit, Teha Arokeka, un pêcheur de l’équipe du sud, très bon matelot mais rugbyman limité jouant souvent les bouche-trous, se retrouva isolé et put se saisir du ballon ovale par un concours de circonstances toujours non élucidé. Le niveau de l’eau atteignant alors près d’1,50 mètre, il se mit à nager vers la rive nord, personne ne pouvant bien sûr le rattraper à la course.

Emergeant de l’eau presque aux pieds de le bibliothécaire, Teha Arokeka aplatit symboliquement le ballon sur la rive ennemie, la rive nord, comme entre 2 poteaux, se releva, leva les bras au-dessus de sa tête et hurla en fixant un à un tous les partisans de la rive nord présents à cet instant.

Puis, sous les hourras des habitants de la rive sud couvrant les chants glorieux de Kia Haorea, Teha se saisit du ballon et rentra chez lui, au sud, en epmruntant le pont de bois, trempé mais avec le sentiment du devoir accompli, ravi à l’idée de célébrer la victoire avec les siens.

Désormais, le derby se déroule comme par le passé, le dernier dimanche d’octobre, à 15 heures. Mais depuis 1983, le match a lieu entre les deux rives du village, dans le bras de mer, le long du vieux pont en bois, quelle que soit la marée, ce qui doit donner lieu à des scènes assez cocasses parfois…

Depuis ce fameux jour de 1983, le mémoire de Clement Wood mentionne que la bibliothécaire est toujours en vie, mais en maison de retraite à Whangarei, Kia Haorea, la chef de la chorale du village sud, chante toujours (mais avec un micro) au milieu du pont pendant les match, et elle annonce les scores en Maoris (parfois aussi quelques pubs pour la poissonnerie de son frère paraît-il), et quant à Teha Arokeka, l’auteur de l’essai mythique pour Whananaki sud, il a déménagé en 1987 sur l’autre rive, pour habiter chez sa mère souffrante, ce qui n’a pas manqué de provoquer un certain émoi et une rivalité accrue entre les 2 parties du villlage. Il est toujours pêcheur mais ne joue plus au rugby.

Clement Wood enfin, l’auteur du mémoire, est devenu selon les dires de la nouvelle bibliothécaire, psychiatre à Auckland. Il est revenu à Whananaki il y a 3 ans pour remettre à jour, avec les habitants, les règles de ce nouveau sport, « l’ocean rugby », disponibles à la blibliothèque, rive nord. Et vous ne m’en voudrez pas de vous en épargner les détails…

Alors, si vous venez un jour en NZ, ne faites pas la même erreur que nous : venez à Whananaki, mais le bon jour, le dernier dimanche d’octobre. Et prenez des photos pour moi !

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